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13 novembre 2016 : BILLET D'HUMEUR N°11

Sens et non-sens enchevêtrés, pour quelle issue ?


Jean Pierre Boutinet - 13 novembre 2016 - Je vous le donne en mille ! Mille mots pour le dire...


Tous ces évènements survenus ces derniers mois qui nous questionnent, il me semble inutile ici de les renommer pour éviter d’abuser d’une compulsion de répétition. Ils ont pourtant envahi nos horizons existentiels de ces deux dernières années, parfois jusqu’à l’obsession. Plus que la marque d’une main invisible, ils peuvent apparaître, à un premier coup d’œil, comme la résultante d’un spectaculaire désordre ambiant. Ce désordre, nous-mêmes français, nous nous sommes évertués à y participer, notamment de par notre impuissance politique à faire accepter une solution viable au drame syrien alors que voici quelques années nous nous proposions d’être l’initiateur d’un espace coopératif entre les pays riverains de la Méditerranée !
Quoi qu’il en soit, enchevêtrés les uns dans les autres, ces évènements semblent porteurs de significations différentes et contrastées ; aussi exigent-ils, à la place d’une lecture univoque, une pluralité de lectures complémentaires : en font foi par exemple la diversité identifiée des parcours et motivations de ceux que nous qualifions de djihadistes, mais cette diversité concerne aussi les témoignages des réfugiés, comme les observations faites lors des attentats dont notre pays et certains de nos compatriotes furent les victimes, à plusieurs reprises. Cette diversité indispensable de lectures prend d’ailleurs notre regard à témoin quotidiennement : les dits évènements ont en effet généré tant de commentaires que nous nous croyons perdus dans leurs interprétations : ça pérore en tous sens autour de nous : alors à quoi bon, à mon tour prendre la parole, écoutons, cherchons à comprendre ce nouveau monde émergent qui est devenu le nôtre ou alors laissons passer le mauvais temps !
Quelle que soit l’option prise, il n’en reste pas moins que ce que nous vivons depuis deux ans comporte singulièrement sa part d’exceptionnel et d’insolite, tellement l’étrangeté dramatique des évènements survenus suscite maintes interrogations, avec une densité existentielle peu commune puisqu’il est continuellement question depuis de longs mois de vie ou de survie, de mort, de souffrance, de naufragés, de tortures, de corps et cadavres mutilés, de migrants à la dérive sans oublier les réfugiés et avec leurs passeurs qui s’enrichissent et les bombardements qui prétendent remettre de l’ordre et les gouvernants des pays tiers qui avouent leur paralysie. Que dire, qu’écrire donc de plus, pour tenter d’identifier un ultime sens porté par ces évènements qui nous permettrait d’agir en conséquence? Face à cette prétention de tout un chacun de vouloir capter une vision quasi définitive de notre présent et de ce qu’il engage pour notre devenir historique, le témoin auditeur ou lecteur en arrive à en avoir une nausée de non-sens.
Alors ce papier qui semble bien tardif ici et risqué au regard d’une compréhension des dits évènements, va-t-il contribuer, malgré lui, à alimenter ce non-sens ambiant ? Va-t-il au contraire prétendre à l’exception en débusquant le sens caché, le bon, de ce qui se trouve en jeu, mais de quel droit imposer ce sens ? Appelé donc à beaucoup plus de modestie, il s’agit pour moi de tenter de mettre en mots ce que j’éprouve présentement, qui me questionne pour le livrer sous forme de simple témoignage d’un observateur intrigué et quelque peu interdit. Pour le moins deux questionnements me hantent.
Le premier questionnement tourne autour de cette violence qui se déchaîne sous des formes variées mais qui, sous l’œil contrôlant des media, semble atteindre des formes paroxystiques. Une telle violence nous laisse sans voix, sans réaction. Sans doute étions-nous habitués déjà à la violence symbolique qui nous entourait et que nous acceptions sans trop de remords. C’est désormais une violence opérationnelle qui nous assaille à travers les media quand elle ne vient pas nous visiter directement. Cette violence endémique nous fait subitement nous souvenir que la non-violence aurait pu aussi être promue, qu’au lieu de croiser les bras, il nous était loisible de la cultiver dans les espaces familiaux, éducatifs, territoriaux, voire même universitaires pour la substituer aux deux violences symbolique et opérationnelle dans lesquelles nous baignons trop. Comment se fait-il donc qu’aujourd’hui la non-violence ne soit pas à l’ordre du jour des éducations familiale et scolaire ? Sans doute avons-nous trop vite oublié que cette non-violence, aujourd’hui disqualifiée, pouvait constituer une autre manière de vivre, qui choisit délibérément et explicitement, non plus de servir je ne sais quelle transcendance dévoyée mais l’immanence de l’humain doublée d’une mise en perspective humaniste pour qui aime l’humain, donc sans post ni transhumanisme, ces deux nouvelles modes qui excitent nos prétentions.
Certes il n’est pas question ici de nous auto-flageller, de nous culpabiliser à trop bon compte mais de nous demander pourquoi nous continuons à tolérer dans nos espaces quotidiens et sur nos écrans, lesquels font partie de nos espaces quotidiens, une débauche de scènes de violence en tous genres. D’où qu’elles viennent, du plus profond de nous-mêmes, de nos fréquentations, de notre voisinage ou de régions plus lointaines, ces figures et formes de violence nous concernent, chacune, chacun directement au plus intime de nous-mêmes, tout autant qu’elles se logent au centre de gravité de nos espaces relationnels, toujours menacés par le viol qui est le b.a.ba de toute forme de violence. Parce que nous ne pouvons échapper à cette violence en nous et autour de nous, que nous avons contribué à installer d’une façon ou d’une autre, délibérément ou malgré nous, il nous faut tenter sans cesse de la mettre hors de nuire. Car elle est là, qui nous questionne, qui nous nargue mais nous devons être capables de répondre de la façon par laquelle nous la conjurons.
Second questionnement : qu’en sera-t-il à l’avenir de Palmyre hier profanée, d’Alep aujourd’hui anéantie et demain Mossoul mise à l’épreuve dans le pays voisin? Ma sensibilité se trouve bousculée par le peu d’importance que nous accordons à nos espaces de vie. Au-delà de cette violence destructrice qui s’attaque à des sites remarquables, la vie ordinaire nous a familiarisés avec la culture du numérique, celle de l’info-com, de la réalité virtuelle, une culture par le fait même porteuse des différentes formes de la mondialisation. Mais nous observons en même temps comment nos espaces, ceux de la réalité physique, géographique, environnementale, architecturale sont bousculés, bon nombre d’entre eux promis à l’une ou l’autre forme de déshérence. Je trouve que nous sommes entrés dans une civilisation du mépris de l’espace, un espace que nous pouvons manipuler, plier et déplier à notre guise au gré des temporalités qui l’asservissent : celles de l’urgence, de l’immédiateté, de l’évènementiel notamment. Cet espace, il nous est loisible de le bombarder à notre guise, avec ou sans O.N.U, bombardement classique ou bombardement nucléaire : nous l’avons fait et avec quels résultats ! Mais, compte tenu de ces résultats, nous sommes prêts à recommencer. Cet espace, nous pouvons y enfouir les déchets les plus toxiques, enlaidir architecturalement nos habitats des quartiers suburbains : peu importe si l’on compense cette déshérence en sanctuarisant l’un ou l’autre projet de paysage. Ainsi se manifeste vite une perte de sens quand nous explorons nos espaces, si nous ne prenons pas en compte leurs alternances de plein et de vide éveilleurs de sensibilité, leurs lieux dits éveilleurs d’histoire ou leurs espaces habités, éveilleurs de vie sociale, ou encore leurs aménagements appropriés, éveilleurs de curiosité. Lorsque nos environnements perdent leur capacité à éveiller nos sens, nous nous égarons alors dans des non-lieux et notre marche quotidienne en quête d’insolite ne recèle alors plus aucune signification. Elle avoisine l’absurde.
Or nous avons de plus en plus de lieux laissés en déshérence : au moment où les réfugiés à loger sont devenus une préoccupation essentielle et de grande actualité, faisons un petit tour de France en compagnie de Monsieur ou de Madame le/la Ministre du logement et constatons le nombre impressionnant de logements vacants depuis déjà longtemps dans les centre-bourgs de nos agglomérations ou dans certains quartiers urbains de nos villes. Certes il n’est pas question ici de faire occuper automatiquement ces logements par des réfugiés mais l’occasion nous est donnée de constater combien un nombre démesuré de logements plus ou moins abandonnés ne sont plus utilisés, confirmant par-là ce en quoi nos espaces environnants sont si facilement délaissés, bien plus qu’une saine jachère le nécessiterait. L’absurde est à notre porte qui nous guette dans la façon par laquelle nous habitons ou désertons nos espaces de vie et lieux-dits.

Pouvons-nous rester longtemps orphelins du sens, nous complaire dans l’absurde sans rechercher un minimum de cohérence à donner à nos entreprises ? Mais comment éviter le piège de reconstruire arbitrairement un sens ? Trois simples recommandations peuvent y suffire : questionner inlassablement nos espaces fréquentés ou nous laisser surprendre par eux, nous donner tout le temps voulu pour le faire, être à cette occasion attentifs aux relations que nous nouons avec notre entourage. Espace, temps, sociabilité peuvent suffire à redonner du sens à nos initiatives, en mettant l’absurde interrogateur à distance mais toutefois sans le congédier de peur qu’il ne nous revienne au galop.















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