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13 décembre 2015 : BILLET D'HUMEUR N°10

Mais pourquoi donc cela ?
dans leur grande majorité, ils étaient pourtant français


Jean Pierre Boutinet - 13 décembre 2015 - Je vous le donne en mille ! Mille mots pour le dire...


Mais pourquoi donc? Depuis déjà un mois, depuis ce vendredi 13 novembre 2015, tout comme mes concitoyens, je reste sous le joug de l’effarement mêlé à une grande tristesse pour au moins deux raisons : la violence, voire même la barbarie dont nous avons été les témoins, la plupart d’entre nous par media interposés, m’affecte d’autant plus que cette violence et cette barbarie, à première vue difficilement compréhensibles, proviennent de comportements délibérément posés par certains de mes compatriotes, pour la très grande majorité d’entre eux des français et pour tous des européens de l’Union européenne. Ce sont donc mes propres concitoyens qui dans une guérilla civile ont cherché à nous poursuivre de leur vindicte, nous amenant à nous poser la question : mais comment fut-ce possible ? Que n’avons-nous donc pas fait ? Qu’avons-nous fait que nous n’aurions pas dû faire ? En lien étroit avec cette première raison qui m’ébranle et pour laquelle je n’ai finalement en questionnant autour de moi et en me questionnant moi-même, que des bribes de réponses disparates, la seconde se trouve associée à notre deuil difficile à mener à son terme vis à vis de celles et ceux d’entre nous, hier encore jeunes ou dans la force de l’âge, les uns et les autres bien vivants, impliqués dans leurs différentes activités familiales, professionnelles, relationnelles, aujourd’hui subitement disparus et rayés de notre environnement ; ainsi en va-t-il de cette majorité de jeunes, trop jeunes foudroyés de façon injuste et sauvage, simplement authentifiés par tous ces prénoms évocateurs que la lecture de nos quotidiens nous permet d’égrener de jour en jour, où ils sont portés à notre connaissance : Aurélie, Guillaume, Marion, Gilles, Ariane, Amine, Elsa, Quentin… et tous les autres. Et nous cherchons toujours à comprendre… ! Mais pourquoi donc ?
Comprendre cet impensable qui est survenu subitement n’est pas chose facile : les mots pour le signifier, si nécessaires soient-ils pour aider à cette compréhension, confessent leur incapacité à se mettre à la hauteur de l’évènement et ne suffisent pas à satisfaire notre questionnement. Nous devons d’ailleurs nous y reprendre à plusieurs fois pour élaborer ces mots si nous cherchons à les écrire, attentat, carnage, terrorisme, djihadisme… Pour les déchiffrer, si nous les lisons, nous sommes pris du même embarras.
Alors faute de langage approprié, mettons à distance pour l’observer, le scénario tragique dont nous avons été bien malgré nous les témoins : ces acteurs-victimes dans leur très grande majorité étaient plutôt jeunes, voire très jeunes, chargés les uns et les autres d’espérance dans ce qu’ils avaient entrepris jusqu’ici au niveau de leur itinéraire biographique qui apparaissait riche déjà de nombre de réalisations ; et pourtant chacune, chacun de ces acteurs était là avec dans ses mains son propre parcours biographique brutalement interrompu que les journalistes nous ont compté : au-delà des inévitables effets rhétoriques dans les restitutions de ces parcours, accentuant ou banalisant telle ou telle transition professionnelle, tel évènement vécu ou encore tel trait de personnalité, nous ne pouvons qu’être frappés à la lecture des témoignages recueillis par la variété des activités déjà réalisées par celles et ceux qui nous ont quittés, une variété qui remettait en cause la prétendue image d’une société en crise ; mais nous sommes aussi troublés de voir comment une capacité à entreprendre s’est vite trouvée anéantie, hypothéquant un acteur instantanément métamorphosé en victime, réduisant à rien les promesses d’avenir que les activités déjà réalisées auguraient.
En contraste avec leurs victimes, les auteurs des assassinats commis nous étaient présentés comme encore plus jeunes que leurs victimes et semblaient témoigner de parcours de vie parfois erratiques, parfois socialisés où apparaissait dans les descriptions trop sommaires qui en étaient faites par la presse, l’une ou l’autre forme de déshérence liée à une grande solitude, à la recherche d’un remède contre l’ennui, à une quête impossible de reconnaissance ou à une recherche de sens sur fond de nihilisme, conduisant à des préoccupations mortifères exprimées à travers les propos tenus dans la rémanence de la thématique de la mort. Toutefois en contraste, le visage souriant de certains de ces auteurs glané sur l’une ou l’autre photographie rapportée par les media pouvait aussi nous donner l’impression que nous étions en pleine situation absurde : tuer en souriant ou sourire en tuant ! Quoi qu’il en soit, l’exutoire de ces différents modes d’être, de solitude, de quête de reconnaissance, de préoccupation mortifère à propos d’une existence de non sens a été pour ces auteurs de succomber aux sollicitations d’un fanatisme religieux mortifère, qui dans la plupart des cas fut d’apparition très récente dans leur parcours biographique, pour mettre en œuvre chacun à sa façon une variante de néantisation.
Qui incriminer ? Une forme de destin dont de la droite à la gauche, d’un front à l’autre, nous n’avons pas su ou pu briser la force pour le réorienter ? Nos maladresses jointes à notre impuissance nous ont conduit là où nous en sommes arrivés aujourd’hui mais elles nous invitent de façon impérative à revoir nos erreurs et nos omissions. Que nous puissions avouer ne pas pouvoir répondre de ce qui s’est passé en dit long sur notre incurie. Notre responsabilité à toutes et à tous, certes diffuse mais bien réelle est là, une responsabilité sans culpabilité certes mais une double responsabilité effective : il nous faut réapprendre à répondre de l’autre, ou des autres, notre voisin, nos proches de plus en plus fragilisés par la conjoncture, telle que nos espaces postmodernes nous la fabriquent : les technologies des communications mal maîtrisées amènent trop souvent avec elles une désertification des relations et un fonctionnement chaotique des insertions sociales et professionnelles. Il nous faut aussi répondre des actions pertinentes que nous n’avons pas initiées et qu’il serait impératif de déployer au niveau d’éducation à la non-violence à promouvoir, de formations-action à initier dans les espaces scolaires et professionnels, d’aménagements urbanistiques à réaliser dans un souci d’intégration sociale, d’espaces coopératifs à inventer pour conforter le lien social. Car ces auteurs délictuels qui sont passés à l’acte criminel, de quel appui existentiel, pédagogique, social, économique ont-ils bénéficié ? Et si cet appui a pu paraître insuffisant, de quelles remédiassions ont-ils pu disposer pour éviter qu’ils s’enferment dans une spirale simultanément meurtrière et suicidaire ? Que leur aura-t-il été offert dans leur environnement familial, éducatif, scolaire, social en termes de marques de reconnaissance et de recherche de sens ? Pour celles et ceux qui se sont présentés sur le marché du travail, que leur fut-il proposé ou refusé, les condamnant inexorablement à une inactivité criminelle ?















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