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21 septembre 2014 : BILLET D'HUMEUR N°7

La Plainte !


Jean Pierre Boutinet - 11 Septembre 2014 - Je vous le donne en mille ! Mille mots pour le dire...



La plainte, l’interminable, la lancinante plainte pour tout et n’importe quoi reste une spécialité bien de notre temps ; d’aucuns ajouteront, une spécialité française. Or lorsque la conjoncture est morose comme présentement, cette spécialité se trouve amplifiée en même temps qu’elle amplifie la morosité. La plainte nous assaille aujourd’hui de partout à propos de tout et de rien, qu’il s’agisse des impôts, des rythmes scolaires, du harcèlement au travail, du manque ou de la surcharge de travail, des formalités qui n’en finissent pas pour une simple demande de crédit et puis…de la politique ou mieux des politiques menées par nos dirigeants… et bien entendu en lien avec elles de l’Europe sans oublier les trains qui arrivent toujours ou souvent en retard et la météorologie qui n’en fait qu’à sa tête, nous annonçant comme à l’ordinaire avec ses approximations, des jours maussades pendant les vacances et un beau soleil dès que nous sommes rentrés !

En ne reniant rien des vicissitudes des temps actuels, comment sortir soi-même de l’enfermement dans la plainte, qui a cette rare particularité de s’autoalimenter en inhibant nos capacités d’agir, les nantis que certains d’entre nous sommes ayant d’ailleurs plus tendance à se plaindre que les plus démunis ! Et si cette plainte exprimait une sorte de regard blasé voire de désaffection pour ce qui nous entoure, le monde dans lequel nous évoluons et les temps que nous vivons ! Ce monde avec ses excentricités, ses situations-limites ses incessantes informations chargées de nous annoncer l’exceptionnel, le tragique et l’improbable est finalement et de façon paradoxale devenu pour nous trop banal, sans surprise, cet exceptionnel évènementiel constituant désormais par media interposés le lot de notre banalité quotidienne qui relève de l’évidence : qu’est-ce donc qui désormais peut bien encore nous étonner ou nous surprendre dans nos espaces de vie ? Blasés ou atteints de cécité, nous ne sommes plus capables de percevoir le monde qui nous entoure avec toutes les opportunités qu’il nous offre. Quant au temps vécu, le nôtre, c’est bien celui de la précipitation et de l’impatience, impatience face au moment présent qui passe trop vite ou pas assez vite, impatience face à l’urgence mal gérée, face aux délais fixés trop proches ou trop éloignés. Sous la contrainte des outils que nous utilisons pour communiquer nous organisons ainsi notre temps de façon saccadée et précipitée, en tout état de cause d’une manière qui ne nous satisfait pas. Nous n’avons plus le temps de rien ! Et pourtant nous persistons, portable à l’appui, à vouloir gagner du temps, traquer le moment présent et tenter de l’immobiliser le plus longtemps possible !

Changer notre regard sur le monde en lui instillant plus d’étonnement, de surprise, de spontanéité, de potentialités pour en infléchir le cours, changer par ailleurs notre façon d’organiser notre temps en lui conférant plus de consistance dans la durée au détriment de l’immédiateté, n’est-ce pas une façon de sortir de la plainte et de retrouver du goût à vivre, de savourer le sel d’une existence possible ? N’est-ce pas aussi apporter une réponse certes provisoire et toujours à reprendre à cette question lancinante qui hante nos conversations, celle du sens à donner à ce que nous entreprenons, à ce que nous subissons ?
Donner du sens à notre situation vécue présentement, c’est pour le moins octroyer une consistance à deux mondes malmenés qui nous entourent, d’abord celui des collectifs auxquels nous participons, professionnels, familiaux, associatifs, de proximité ou de convivialité, continuellement menacés dans leur existence par nos stratégies individuelles plus spontanément séparatrices qu’unificatrices, ensuite celui du lien social à continuellement retisser par notre médiation avec celles et ceux qui évoluent dans notre proximité de vie et sont désireux de sortir de leur isolement.

Ces temps actuels, difficiles à apprivoiser sont à protéger du recours à l’une ou l’autre forme de précipitation vers l’inéluctable ; pour ce faire, en les resituant dans une perspective historique il nous est loisible de conférer une signification inédite à certains des anniversaires présentement célébrés. Puisque nous ne pouvons plus vivre aujourd’hui sans commémorations, utilisons donc opportunément les commémorations qui pour le présent millésime nous permettent, ce qui est exceptionnel, d’associer simultanément dans nos évocations les deux guerres mondiales qui ont bousculé et meurtris notre siècle écoulé! Nous célébrons en effet le centième anniversaire du début de la Première guerre mondiale en même temps que les soixante dixième anniversaires de la fin de la Seconde. A cette occasion, nous ne pouvons pas ne pas évoquer deux écrivains, le cas échéant ici français, qui de leur stature encadrent ces deux anniversaires ; par les traces écrites qu’ils nous ont laissées, ces écrivains nous incitent, à sortir urgemment de notre plainte pour nous mobiliser.
Charles Péguy, mort tragiquement au combat lors du tout début de la Première Guerre mondiale, lorsqu’il n’avait que 41 ans a cherché à mettre en scène par la symbolique du langage celle qu’il a nommé sa petite fille espérance tandis qu’ Emmanuel Mounier qui a survécu quelques années après la Seconde guerre mondiale, avant de mourir subitement à l’âge de 45 ans a attiré notre attention sur l’optimisme tragique qui accompagnait toute existence. Ce qui m’étonne dit Dieu, écrit Charles Péguy, en 1912, deux ans avant sa mort et donc avant le tout début de la guerre, c’est l’espérance, cette petite fille qui n’a l’air de rien du tout, cette petite fille espérance, Immortelle. Une telle espérance invoquée ici par lui n’est pas naïveté car à l’issue des deux conflits mondiaux, Emmanuel Mounier, reprend à sa façon l’intuition de Péguy pour la lester d’une dimension tragique, évoquant dans sa correspondance l’existence de l’homme comme relevant d’un optimisme tragique entrevu comme seule condition pour parvenir à une plénitude de l’existence.
Alors de quoi pouvons-nous nous plaindre si par-delà nos débâcles individuelles ou collectives, à l’instar de celles qu’ont connu Péguy et Mounier, subsiste encore ce ressort invisible qui nous permet de continuer à espérer et à garder l’optimisme nécessaire pour transformer en l’améliorant et en l’aménageant ce dont présentement nous nous plaignons ?














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