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21 juin 2013 : BILLET D'HUMEUR N°6

Les intellectuels chrétiens ont-ils déserté les universités catholiques ?



Dans l’après Seconde guerre mondiale, se sont affirmés par différentes manifestations, les intellectuels catholiques à travers notamment des séminaires, des colloques, des publications, des semaines sociales. Anticipatrices ou accompagnatrices du Concile Vatican II, ces manifestations cherchaient, bien après Rerum Novarum, mais dans la même perspective, à mettre en évidence convergences et ruptures entre les logiques culturelles de la modernité et la Révélation chrétienne. Plus récemment le flux impétueux drainé par les modes de pensée postmodernes fin XX°, début XXI° siècles semble avoir tout balayé sur son passage, laissant seulement apparaître ça et là quelques surgeons discrets. C’est ainsi que Confrontations, une association issue de la transformation au cours des années 1970 du Centre catholique des intellectuels français est devenue désormais sur un mode plus discret le lieu où se retrouvent autour de thématiques d’actualité les intellectuels catholiques devenus chrétiens, œcuménisme conciliaire oblige. Les Semaines sociales de France de leur côté font alterner visibilité médiatisée et grande discrétion. D’autres lieux disparates seraient à recenser qui s’efforcent, souvent avec peu de visibilité, à examiner en quoi notre Tradition chrétienne accepte de se confronter aux cultures postmodernes ambiantes, en quoi inversement ces dernières sont interrogées par notre Révélation chrétienne.

Il est très curieux de constater que lorsque l’on évoque les lieux privilégiés que fréquentent les intellectuels chrétiens, on omet systématiquement les universités catholiques qui pourtant devraient constituer l’un de ces espaces appropriés où peuvent se vivre et se verbaliser échanges et débats, grâce à la proximité de facultés de théologie et départements de sciences profanes susceptibles les unes et les autres d’initier échanges et dialogues. Sans doute, trop souvent accaparées par les activités pédagogiques, qui ne sont pourtant que l’une de leurs compétences, ces universités sont apparues comme insuffisamment équipées pour être à la hauteur de leur mission, celle de faire se questionner au sein des communautés universitaires expressions de la foi chrétienne, acquis scientifiques, faits de civilisations et encadrements culturels. Pourtant il serait trop téméraire d’abandonner vite ce terrain prometteur sur lequel manœuvrent de fait un certain nombre d’intellectuels chrétiens. Posons-nous donc la question : que font les intellectuels chrétiens qui professent dans les universités catholiques, pour favoriser des avancées dans la compréhension entre les évolutions culturelles en cours et la façon par laquelle ces évolutions nous aident à penser ou à repenser la Révélation chrétienne et ce qu’elle implique ? Ces intellectuels œuvrant dans les universités catholiques restent-ils confinés dans leur isolement, se regroupent-ils entre eux en quelque lieu informel, rejoignent-ils au contraire leurs collègues des universités publiques au sein de Confrontations ou des Semaines sociales ? Mais les interroger c’est aussi interroger le cadre institutionnel dans lequel ils évoluent qui est à leur disposition pour faciliter ou rendre plus difficultueux ce travail d’élucidation entre ce qui fait sens pour eux et le monde dans lequel ils vivent.

Les universités catholiques françaises dans leurs situations respectives sont certes contrastées mais plusieurs ont vu de nouvelles pratiques insolites s’instaurer en leur sein. Jusqu’au tournant des années 2000, en effet, leurs responsables, les recteurs, si tant est que ces derniers constituent un pivot institutionnel essentiel et stimulant pour encourager un travail de questionnement et d’élucidation, étaient recrutés au sein même de ces universités ou dans leur périphérie proche. Or il n’est plus rare désormais depuis une dizaine d’années que les organismes statutaires des dites universités fassent appel à des enseignants des universités publiques qui deviennent recteurs d’universités catholiques, mais pour quelles raisons ? Manque de crédibilité désormais porté aux intellectuels chrétiens professant dans une université catholique et à même d’assurer une responsabilité rectorale? Désir de rupture avec une culture maison? Recherche paradoxale d’une pensée plus orthodoxe en allant quérir un leader en dehors des universités catholiques ? Souci de casser ce qui fait la spécificité d’une université catholique en la conformant de force aux universités publiques ? Où sont donc passés ces intellectuels chrétiens qui désertent les rectorats des universités catholiques au sein desquelles ils travaillent ? Toujours est-il qu’ils ne peuvent tôt ou tard que se sentir remis en cause par des nominations qui engagent de facto des politiques tendant à faire litière de la spécificité historique de ces universités catholiques, soumises à n’importe quel chantage de la part des nouveaux arrivants : le récent Projet stratégique élaboré sous l’autorité de l’un de ces nouveaux recteurs venu d’une université publique en est un exemple : sur 20 pages, à aucun moment il n’est fait référence de près ou de loin à la situation historique singulière de l’université locale qui l’accueille ; dès la première ligne de ce Projet, le lecteur est invité à se propulser vers l’universel abstrait de pétitions de principe : L’UCO comme toute Université catholique trouve sa raison d’être dans le service de la vérité. Dans ce texte il n’est question ni de facultés, celles fondées dans les années 1875, notamment la Faculté de Théologie ouverte en 1878, ni d’Instituts, ceux créés en 1970, tous dispositifs pourtant essentiels en vue d’organiser la formation, la recherche et la professionnalisation. Sont égrenés dans le document des campus ou sites d’enseignement, décérébrés de fait de leur mission de recherche : Arradon, Guingamp, Laval, Papeete à côté d’Angers, lui, décapité : en effet malgré son potentiel de recherche et son savoir-faire en formation professionnelle, Angers cesse désormais de constituer le cœur de l’université pour devenir un simple campus parmi les autres et dans l’attente sans doute prochaine d’agréger à l’université émiettée, de nouveaux sites qui ont su faire leur preuve, parce que souvent donnés en exemples, La Roche sur Yon, Rennes et la Villa Sainte Anne, sites privilégiés pour des raisons plus idéologiquement affinitaires qu’universitaires, faisant désormais de l’U.CO. non une université mais un composite universitaire fragmenté à vocation communautariste : voilà la physionomie tout à fait postmoderne de l’université reconfigurée dans sa virtualité, avec refus de composer avec l’histoire, incantations autour de l’innovation et de la qualité, sans bien entendu oublier le numérique, le tout en déficit de sens critique.

Tout en venant d’une université publique, ce recteur en mission est issu d’une communauté religieuse caractérisée par une spiritualité bien tranchée, la Communauté de l’Emmanuel, mouvement de moins en moins marginal dans l’espace ecclésial français, peu sensible à assumer dans ses priorités les orientations de Rerum Novarum et de Vatican II pour une Eglise plus ouverte sur le monde et soucieuse de justice. Mais cette communauté se montre entreprenante puisque, nous en sommes témoins, elle vient de prendre dans ses filets, par rectorat interposé, l’une des cinq universités catholiques de France. Avançant en besogne, elle commence à recruter aux postes clés de la dite université des membres de son mouvement : ce type de recrutement fait-il parti du contrat initial passé avec le Conseil supérieur ou le Conseil d’administration de cette université ? Des sensibilités partisanes déjà s’installent, en prenant appui depuis quelques mois sur la légitimité des discours qui émanent désormais de la dite université, placés sous l’obsession d’une recherche de vérité, comme d’ailleurs le signifie la première ligne citée du Projet stratégique. Ce dernier s’octroie néanmoins des arrangements avec la vérité historique lorsque cédant à un lieu commun, il assimile l’université à l’universalité des savoirs alors que l’universitas depuis les temps médiévaux, telle qu’elle fut instituée par les clercs, visait et vise toujours à constituer une corporation de professionnels compagnons adonnés à la production et à la transmission de connaissances.

Nous entrons dans une période sombre qui laisse présager de grands craquements, si rien n’est fait, avec comme viatique cette métaphysique réflexive, marquée du sceau de l’universel, de l’absolu et de l’abstrait, sans discernement du type de vérité continuellement invoquée : s’agit-il de vérité fondamentale, factuelle, substantielle, existentielle, empirique, scientifique? Fi de ces variantes superfétatoires, il s’agit simplement de la vérité tout court, à honorer, sans questionner son caractère polymorphe, en fait un véritable glacis qui défie tout désir de penser par soi-même. Dans cette forme insolite d’obscurantisme, nous sommes bien loin du fameux Sapere Aude(1) proclamé par le vieux Kant dans le siècle des Lumières finissant. Faisant fi du Mystère chrétien comme horizon de perspective qui installe le croyant dans une incertitude existentielle porteuse de doute et de modestie, l’ambition donnée à la nouvelle université par son nouveau recteur est ce rêve de parvenir un jour, certainement prochain, au savoir aseptisant et totalisant, définitif et englobant, qui enfin va faire disparaître tout mystère, tout espace tragique dans la façon de vivre et nommer le monde, permettant enfin le dévoilement définitif de l’unique vérité.

Il n’y a donc plus à terme de mystère dans l’université récemment reconfigurée, ni chrétien, ni humain ; le chrétien est invité à suspendre sa réflexion personnelle pour fuir toute incertitude et s’immerger dans la vérité ; quant à l’humain, il est de peu d’importance, pliable et corvéable à merci, ce que suggère le nouveau logotype que s’est donné le rectorat, joint aux courriels qu’il fait envoyer sans toujours les signer ; comme il est d’usage, ce logotype comporte une force symbolique qui ne saurait laisser insensible tout récepteur consultant ces courriels ; il juxtapose sans commentaire, de façon quelque peu pernicieuse et cynique selon moi, deux figures géométriques d’une grande simplicité, une verticale et une horizontale, sans aucun contact l’une avec l’autre ; la très longue verticale, qui de façon spontanée évoque pour le récepteur l’autorité, n’en finit pas de descendre de sa hauteur, vers le bas, celui sans doute de la horde universitaire pour mieux la dominer ou tout du moins l’empêcher de s’exprimer ; cette verticale qui n’en finit pas jouxte une très courte horizontale, fragile et vulnérable, absurde dans son insignifiance même et sans légitimité, certainement la figure de cette horde pour le récepteur interloqué.

Dans un tel contexte universitaire en pleine métamorphose depuis seulement quelques mois, quel intellectuel chrétien, au nom des valeurs qui le font vivre, qu’il a puisé dans cette exigence de présence au monde qui l’entoure pour témoigner malgré toutes les vicissitudes, d’une espérance à vivre et à aimer, est à même de tolérer pareil syncrétisme et ce qu’il dissimule ou révèle en termes de valeurs d’asservissement? Comment peut-il vouloir survivre dans ce monde éthéré ? Quel intellectuel chrétien n’osera pas réagir face à ce qui est une dénaturation de ce en quoi il croît au plus intime de lui-même, qui lui a été initié dans des contextes éducatifs moins pathogènes?

De ma tanière de retraité des bords de Loire, sans chercher à ameuter la place publique, cela n’appartient plus à mon statut, je suis toutefois de celles et ceux qui n’acceptent pas de fermer les yeux et de se taire. A travers ce billet d’humeur, qui sera peut-être saisi au vol mais peut-être ignoré par l’internaute de passage, j’entends témoigner de mon indignation, par solidarité avec tous les collègues actuellement en exercice qui sous la menace d’une perte d’emploi, d’une réduction de salaire, ou d’un brusque changement de statut n’osent pas se manifester. Sans doute un peu seul pour le moment, peut-être destiné à le rester, je ne sais pas où sont passés les autres, celles et ceux qui auraient le confort à s’exprimer, qui le feront peut-être un jour, j’entends signifier symboliquement mon refus de la situation de captation imposée à l’université qui a balisé mon parcours professionnel ; je le fais en mettant en mots mon désaccord d’intellectuel chrétien face à une caricature d’université catholique et à l’idéologie religieuse dévoyée qui la fonde, assez éloignée, me semble-t-il, du Message chrétien dans ce qu’il peut avoir de tonique et de subversif au regard de la souffrance et du malheur du monde, tonicité et subversion orientées vers un espérance possible qui passe d’abord par cette instauration entre nous d’un peu plus de chaleur, de justice et de reconnaissance, un peu moins de suspicion, de mépris et de contrôle.

J’ose me donner à moi-même cette liberté de m’exprimer de par les liens qui m’unissent à cette université et par elle à ceux et à celles qui gravitent ou ont gravité dans le passé en son sein et avec lesquels je partage ou ai partagé des raisons d’entreprendre et d’espérer à travers des relations de compagnonnage et de solidarité universitaires pouvant ouvrir sur des liens de cordiale amitié et de convivialité. Ces liens ont été tissés tout au long de quarante années, qui m’ont donné la chance d’accompagner l’université durant le tiers de son parcours historique. De par ce long compagnonnage et les vicissitudes qui lui ont été associées, je m’octroie le droit de tirer une sonnette d’alarme : depuis plus de dix ans déjà l’université a dû affronter des turpitudes rectorales variées, la conduisant inéluctablement à un déclin. Ces turpitudes continuent, le déclin s’accentue, marqué par un désintérêt inquiétant de notre environnement. Je dis mon refus de cet inéluctable déclin : le réveil est possible pour peu que se manifestent au cœur même de l’université des solidarités constructives car ce qui se passe actuellement s’apparente à une déconstruction ; une telle déconstruction, si j’en juge par une expérience puisée au long de ces quarante années, ne correspond ni à la sensibilité de la très grande majorité des étudiants que l’université recrute actuellement, ni aux aspirations de la plupart de ses salariés administratifs et enseignants, ni aux attentes que son environnement régional tant sociétal qu’ecclésial se fait d’elle.


(1) Ose te servir de ta raison, émancipe-toi.














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