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Mai 2012 : BILLET D'HUMEUR N°4

Projet, projet, que me veux-tu ?


Mai 2012 - Jean-Pierre Boutinet - à propos d’une n-ième réédition d’Anthropologie du projet...

Ces dernières semaines, vient de sortir en collection Quadrige des Puf la deuxième édition revue et augmentée d’Anthropologie du projet. Or la toute première édition de mon ouvrage remonte à un peu plus de vingt ans ; elle est parue en 1990. Depuis sur la vingtaine d’années, 8 autres éditions se sont échelonnées : les 7 premières parues dans la collection Psychologie d’aujourd’hui, les deux dernières dans la collection de poche Quadrige.

A l’époque de la première édition, qu’est-ce qui pouvait présager d’une telle longévité ? Le côté plutôt austère et conceptuel de l’ouvrage, sa prétention encyclopédique, son caractère souvent technique ne prédisposaient guère le lecteur à effectuer une plongée dans l’océan des flux projectifs. Seules sans doute deux considérations pouvaient le motiver à se procurer l’ouvrage, l’une réflexive, l’autre utilitaire. La première considération concerne l’actualité quasi soudaine qui s’est emparé de la thématique du projet. Il est en effet à remarquer qu’au cours des deux dernières décennies du XX° siècle, partout dans notre société montait cette frénésie autour du projet, alors que la modernité tardive des années 1970 traçait son chemin vers des espaces postmodernes avides de communications et de réseaux : projet d’orientation du jeune scolarisé, projet pédagogique de l’enseignant, projet d’établissement du lycée ou de l’hôpital, projet de soin de l’infirmière, management par projet de l’entreprise, la liste serait longue à décliner de ces variantes de projet que les années 1980, 1990, 2000 se sont mises à égrener. Fait curieux, aucun ouvrage à l’époque mais encore actuellement ne s’était soucié et ne se soucie de tenter une lecture transversale de toutes les formes de projets circulant dans nos environnements sociaux en vue de donner consistance et sens au paradigme du projet et de le comprendre tant dans sa fonctionnalité que dans sa symbolique, voire dans sa symptomatologie pour une culture en dérive de modernité. C’est une telle approche transversale compréhensive qui a été justement tentée à travers les 9 éditons remises à jour, motivant le lecteur à chercher des clefs d’élucidation d’un paradigme alors inédit. L’autre considération plus utilitaire qui a pu justifier l’acquisition d’un tel ouvrage par un lecteur potentiel vise les enseignants et les étudiants de différentes filières de formation de l’Enseignement supérieur, confrontés à devoir se documenter sur les méthodologies de projet, au moment où celles-ci devenaient des incontournables récemment inscrits dans les programmes officiels à dispenser, aussi bien en architecture et design qu’en soins infirmiers, en sciences de l’éducation et formation des maîtres qu’en sciences de gestion, en travail social qu’en sciences de l’aménagement…

Vingt ans après la première édition, dans ces années 2010, le projet comme préoccupation et mise en œuvre intentionnelle reste toujours omniprésent, si j’en juge par toutes les formations, toutes les conférences, tous les écrits que l’on m’incite à produire, me permettant de fréquenter, voire de découvrir une variété de milieux professionnels attachants, allant des écoles de la 2ème chance aux dispositifs de formation pour adultes, des services de santé au travail, aux missions locales, de l’éducation thérapeutique du patient aux centres de formation par l’apprentissage…, toutes et tous préoccupés de projets. Une telle préoccupation est visionnée par les professionnels sous ses différentes formes, utilisée opportunément dans de trop rares cas mais le plus souvent abusivement, voire frauduleusement : le terme projet légitime souvent une multitude de démarches assez éloignées d’une intention singulière et créatrice. Ceci peut expliquer que de paradigme inspirateur, le projet en soit devenu un concept usé bien que toujours omniprésent comme passage obligé.

D’où vient donc cette persistance de nos contemporains à vouloir se référer à un concept usé et souvent abusé, d’où vient chez un éditeur pourtant parcimonieux de ses rééditions si elles ne sont pas assurées de rentabilité au niveau des ventes escomptées, ce souci de republier ce que d’aucuns appellerons avec un certain dédain un manuel, d’autres plus respectueux un classique ? Au-delà des programmations universitaires, au-delà des gouts et dégouts du jour, il nous faut donc réexaminer ce que peut signifier encore le sens à donner aux conduites à projet et aux cultures de projet en ce début de deuxième décennie du XXI° siècle.

Allié au progrès, lorsque la Société des Lumières a tiré le concept de projet de son anonymat pour l’aider à esquisser un avenir collectif meilleur que l’actuel présent à travers l’une ou l’autre forme de projet de société, qu’il s’agisse d’un projet de paix entre nations, d’un projet de constitution de gouvernement ou encore d’un projet éducatif… ; mais actuellement il prospère sur les ruines de cette idée de progrès. Puisque dans des situations de forte incertitude et de risque, de vulnérabilité et d’imprévisibilité l’espérance est devenue vaine, puisque l’avenir est plutôt craint que désiré, sans horizon prometteur, s’opère alors au niveau individuel mais aussi collectif un repli du plus long terme sur le court terme, voire le moment présent. Le projet est devenu l’outil pour gérer ce repli à travers des formes maintenant familières comme le projet d’évènement, la gestion par projet, le projet transitionnel, le projet d’alternance, le projet entrepreneurial, le projet de paysage… : autant de variantes instructives.

Ce faisant, s’il renonce bien souvent à l’une de ses fonctions, celle de l’anticipation, le projet assume au mieux une autre fonction bien en phase avec les temps actuels, celle d’aménager des réponses singulières pour les acteurs individuels ou les groupes qui s’y adonnent, soucieux par cette recherche de singularité d’affirmer leur différence identitaire quand hier en modernité il s’agissait surtout de s’inscrire dans la similitude. Il est en revanche une tout autre fonction que la multiplicité des projets n’arrive pas à remplir, celle de constituer un espace de créativité, cette créativité indispensable pour se libérer de formes d’adaptation trop répétitives et sortir de situations chaotiques.

Telles sont là sans doute quelques unes des raisons à l’origine d’une persistance éditoriale imprévue : faute d’un volontarisme social esquissant les grandes lignes d’un développement possible, il y a repli sur des volontarismes individualisés qui bien souvent s’émoussent mais dans leur bricolage projectif constituent actuellement le seul salut tangible.














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